Les réseaux sociaux conditionnent-ils la pensée unique ou est-ce l’inverse?

Les réseaux sociaux conditionnent-ils la pensée unique ou la pensée unique est-elle conditionnée par les réseaux sociaux?

Nous avons organisé notre première conférence-débat jeudi dernier au Silversquare : les algorithmes des réseaux sociaux enferment-ils le débat ? Loin de moi l’idée de pousser le genre de questions de type journalistique – du genre où la réponse est incluse, mais le constat sur les réseaux sociaux est criant. C’est celui qui crie le plus fort qui a raison…à tort et à travers. L’on se demande alors si la punchline n’a pas pris le pas sur le débat, si la réflexion n’a pas été dévorée par l’impulsion. Une étude de l’Université d’Harvard démontre que nous n’écoutons dans un débat que l’opinion qui est la plus proche de la nôtre – les réseaux sociaux copient la pensée humaine via leurs algorithmes en ne vous montrant que ce qui va dans votre sens. Notre seul espoir réside dans l’impossibilité pour une intelligence artificielle de modéliser notre incohérence, voire, n’ayons pas peur des mots, de notre connerie. Ouf, sauvés !

Je me pose deux questions : les réseaux sociaux sont-ils faits pour le débat, et surtout, ont-ils la bienveillance, la curiosité et l’ouverture nécessaire pour ce faire?

Ce qui est interpellant, c’est de parler des réseaux sociaux uniquement en faisant référence à Twitter et Facebook. Un autre réseau, bien moins polémique, se fraye un chemin dans tout ce brouhaha émotionnel : Linkedin. Simple, accessible, informatif. Je dirais que c’est un réseau sans égo : en principe, à part dans la sphère professionnelle, vous n’avez à agresser personne pour vous montrer et les punchlines ne sont pas récompensées par du like, puisque le format ne s’y prête pas !

Philosophiquement, je me rapproche de la conception de Sartre : si l’on veut que je me comporte d’une certaine manière et que je ne peux décider de ce que je peux amener comme véritable pensée, c’est que je suis enfermée dans une case qui est ou trop petite, ou pas pour moi. Et si je voulais en utiliser plusieurs? Parfois une, parfois 10?

Comment déclencher un vrai questionnement et se permettre de douter dans une pensée qui se veut unique ? 

Dans son essai “sommes-nous en train de renoncer à la liberté?” le philosophe israélien, Carlo Strenger amène l’idée que nous n’avons jamais été aussi libres mais pourtant, nous n’en faisons rien de bon. Puisque la pensée nous appartient et nous incombe (au lieu d’appartenir au domaine du religieux et du public), nous sommes presque écrasés par la responsabilité qu’implique une vraie liberté. Par fainéantise intellectuelle consciente ou inconsciente, nous avons tendance à nous focaliser sur des faux débats et des réflexes consuméristes, voire en dernier recours, à des actes extrêmes et violents. Heidegger amène bien plus de hauteur” L’homme est “l’abri” dont l’Être aurait lui-même besoin pour échapper à la détresse” sous-entendant que l’instinct de destruction était en nous, mais surtout : “L’humanisme signifie que l’homme est essentiel pour la vérité de l’Etre”. La clé pour la véritable liberté se trouve précisément dans cette dernière citation.

Ecouter le podcast de Carlo Strenger au micro d’Eddy Caekelberghs !

Quelle est la place de l’émetteur, du journaliste, du blogueur? Comme sur les réseaux sociaux où tout le monde a un avis sur tout, avons-nous tous la prétention de devenir journaliste en herbe ?

On aurait envie de dire que nous avons tous une audience, donc potentiellement notre avis peut être entendu et partagé par tous. On peut donc distinguer le journaliste du “blogueur”, même si le blogueur tel que nous le connaissions a évolué vers un “influenceur” et un publieur de posts sur les réseaux sociaux devient un “micro-blogueur”. La distinction vient du fait qu’un journaliste a, à priori, un avis objectif et argumenté et un bloggeur qui lui, devient, un “opinioniste”. Néologisme créé avec Patrick Weber (On Refait le Monde, Bel RTL), pour les besoins de la cause 🙂

Pourtant, la distinction est plus nuancée qu’il n’y paraît.

J’ai interviewé pour un dossier le CDJ : le journaliste peut-il avoir une opinion? Sa réponse fut formelle : oui, il serait absurde de prétendre qu’il n’en a pas. La condition sine qua non à être vraiment ce journaliste, c’est que son opinion n’entrave pas son argumentation qui elle, est tenue à une véritable éthique journalistique. Donc, un journaliste pourrait, en toute objectivité et déontologie, décortiquer un programme d’extrême droite ou d’extrême gauche avec la même critique qu’un programme de gauche, alors qu’il est lui, de gauche ou a une sensibilité de gauche. Demain, je devrais, quelle que soit ma sensibilité, pouvoir trouver au moins un positif à un programme d’extrême droite et l’assumer en posture médiatique (l’assumer médiatiquement). C’est à ce moment précis que se propage dans la salle des ondes sourdes et scandalisées, tempérées heureusement par la vue de mon visage et de mon nom qui ne laissent (à tort :-)) pas augurer d’une orientation xénophobe…#pourquoipas

Mais ce-faisant, ne faisons-nous pas le lit des extrêmes, qui eux, se lâchent sur internet et sans contrôle déontologique ni orientation éthique du débat? La liberté ne va pas sans responsabilité – suivre une partie du débat-conférence en vidéo !