« Pourquoi tous les hommes qui se sont illustrés en philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, étaient-ils bilieux, et bilieux à ce point de souffrir de maladies qui viennent de la bile noire ?” questionnait Aristote.

“Qu’est-ce que la mélancolie pour vous?” demandai-je d’un air sans a priori à mes jeunes stagiaires.

De mon regard de dame ayant vécu, je m’attendais à ce que ces jeunes guillerets de leurs insouciances ne sachent me répondre.
Cela m’apprendra à avoir des clichés: “une chanson de Brel”, “un tableau de Van Gogh”, “un sentiment lourd et sombre”, “une chanson de Brassens”, “Baudelaire et son spleen”. La mélancolie est donc essentiellement une expression artistique. En les écoutant (mes stagiaires), je me suis dit que c’était presque chic d’être mélancolique !

La mélancolie, la maladie des élus

Fondation Boghossian_Melancholia_Claudio Parmiggiani


Pour cause, la mélancolie a longtemps été considérée comme la maladie des élus. Cette bile noire définie par Hippocrate (l’une des 4 humeurs parmi le sang, la lymphe, la bile jaune). En français dans le texte, ces génies qui en savaient trop et n’avaient pas assez de problèmes pour éloigner leur tristesse profonde de leur existence, contemplaient leur malheur perdu : une perte qu’ils s’avèrent irréversible et dont ils tentaient de s’accommoder.

La mélancolie au 19e siècle: le manque de perspective d’avenir

La mélancolie a été décrite au 19ème siècle, durant une période charnière de l’histoire. Entre le christianisme et la spiritualité, elle a provoqué la perte de repères institutionnels. L’époque fût terrible, suite à la chute de l’Empire et à une année sans été. En 1816 dû à l’explosion du volcan Tambora, un ciel envahi de fumée noire empêcha d’envisager un horizon souriant et lumineux. Toute une génération se retrouvait coincée entre des aînés ayant accompli des faits de guerre historique et un manque de perspectives d’avenir.

Je ne peux m’empêcher d’en faire un parallèle entre cette période de l’Antiquité et l’époque festive dans laquelle nous vivons aujourd’hui…
De plus, cette même mélancolie qui implique le développement d’un mouvement de contemplation mélancolique des ruines, fait méditer la gloire passée des civilisations. Cela ne vous évoque toujours rien ?

Poussons un peu plus loin : cette vision de la mélancolie comme méditation métaphysique proche de la vanité.

On exalte son moi. La mélancolie devient associée à l’imagination et au génie. Mais la comparaison s’arrête là. A l’époque, on se plaisait à explorer son moi d’une façon plus objective, en cultivant le libre arbitre, alors que nous savions que nous étions dans une époque où l’on cultivait le soi.  On se passionnait pour les tourments de l’âme, la mélancolie devint l’idéal de l’artiste seul et désillusionné. Ainsi, l’imagination, composante intrinsèque de la mélancolie, permettait à l’artiste de s’échapper d’un monde qu’il ne comprenait pas, à l’heure où l’effrayante industrialisation prenait son essor. Reprise du parallèle…

Tristesse, nostalgie et mélancolie

La mélancolie a une signification proche de la tristesse, celle dont elle se distingue par un sentiment plus profond, une grande détresse de vie proche de la dépression. Mélancolie et nostalgie sont-elles mêlées ? Disons que la mélancolie comprend des relents de nostalgie et que la nostalgie accentuée peut mener à la mélancolie. Si pendant longtemps la nostalgie a été considérée comme nuisible, aujourd’hui elle est considérée comme constructive. Ces moments de repli sur soi sont intéressants pour l’estime de soi, permettant en replongeant dans les expériences positives du passé, de se nourrir positivement du présent. La mélancolie, elle, transforme une grande énergie de tristesse en poison et on ne peut investir nulle part, un peu comme une triste et sourde colère qui, tel un volcan, brûlerait tout sur son passage.

Exploration littéraire

Jean-Paul Sartre, en publiant La Nausée, pensait d’abord à nommer cette oeuvre Melancholia. Il y a décrit des sentiments profonds de dégoût pour ce qui l’entourait et pour ce qu’il préférait, ce fût son imaginaire au réel.

Dans Deuil et Mélancolie, Freud décrivait la mélancolie comme un état ou un sentiment lié au problème du deuil et à ses (non) résolutions, entraînant un phénomène de ressassement et de haine de soi.

« Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » Baudelaire

Chez Lamartine, vers 1820, cette mélancolie n’etait que vague à l’âme, aspiration incertaine au bonheur. Chez Musset et Vigny, au lendemain de 1830, elle fût associée à la désillusion qui entraîna la faillite des idéaux politiques, au désarroi que provoqua la crise des croyances religieuses.

État de tristesse causé par l’éloignement du pays natal

« La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on a aussi le mal du pays, mais il produit un effet opposé à son effet accoutumé: on est saisi de l’amour des solitudes et du dégoût de la patrie » Chateaubriand. Mémoires.

«Morne incuriosité» évoquée par Baudelaire dans son poème J’ai plus de souvenirs.

« Dans l’univers mallarméen, la nostalgie de la pureté, et de l’innocence se traduisait par des images révélatrices » (Béguin, Âme romantique)

« Le héros romantique s’estime (…) contraint de commettre le mal, par nostalgie d’un bien impossible » (Camus, Homme révolté)

En résumé, l’homme mélancolique est détaché de lui-même et saoulé par le monde “insoucieux” qui l’entoure. Ce que l’on appelle l’acedia, est un désintérêt du monde.

En outre, sachez qu’être mélancolique n’est pas bien vu par les autorités religieuses pour une raison très simple : si vous n’avez plus la foi, comment vous motiver ?

Quelle carotte vous proposer afin de justifier vos bonnes actions ici-bas?